Port-Saïd - Le 14/09/2014

Port-Saïd
J’attaque mon tour de garde vers 3h du mat. La nuit qui entoure l’embarcation n’est troublée que par la lente respiration de Stephan, qui dort sur le pont.
Le vent est constant et les voiles sont bien réglées, si bien que le bateau passe au dessus de l’eau sans heurt. La première heure, je n’ai rien à faire d’autre qu’explorer du regard l’immense voûte noire du ciel, où les étoiles filantes du mois d’août tracent sans relâche de grandes diagonales étincelantes. Moment magique. Le bateau est si petit dans tout cet espace !Dans quelques minutes, on devrai voir apparaitre le canal de Suez.

 

 

Je bloque encore un moment sur l’étoile polaire, repère des navigateurs, avant de scruter à nouveau l’horizon. Mais lorsque mon regard se pose sur la mer, c’est le même spectacle qui se joue : des milliers de petites lumières sont apparues et commencent à défiler de chaque côté du voilier.

 

 

Des hordes d’immenses cargos ayant péniblement pris leur élan depuis l’entrée du canal fendent maintenant à pleine allure la surface ondulée de l’eau. Ils tracent depuis la côte des rayons de lumière blanche, verte et rouge, frôle notre radeau, et filent de nouveau s’évanouir dans le lointain.  Leur massif squelette métallique plie les vagues sans broncher, comme un troupeau de mammouth en transhumance traverserai lentement et sans gêne un champ de blé.

 

 

Sur le pont des géants, de minuscules hommes s’affairent. Nous distinguons de petites silhouettes gesticulantes dans la lumière crue et blafarde d’immenses spots, armada de chair et d’os s’affairant jour et nuit à contrôler ces carcasses d’acier de plusieurs milliers de tonnes, pour délivrer à temps tout ce dont nous rêvons en Europe.

 

 

 

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Port said

 

 

C’est une étrange sensation de se rendre compte que toute la matière qui rempli notre vie transite par ici, de ce qu’engendre le fait d’aller au supermarché, acheter une voiture neuve, des vêtements, de la nourriture… C’est comme voir les ficelles de la marionnette, l’astuce du tour de magie. Ce que j’ai sous les yeux représente l’un des flux de commerce les plus importants d’Europe, l’artère principale de tout ce qui nous tient à coeur. Pour chaque achat que l’on fait, on ajoute toujours plus de mastodontes, qui viennent trancher les eaux calmes, saigner à blanc les puits de pétrole et épuiser les hommes, alors que pour nous il est de plus en plus facile d’acheter.
Le spectacle s’achève alors que le jour fait son apparition.

 

 

 

J’imaginai port Saïd comme une cité exotique, au blanc éclatant, bordée de palmier et de sculptures. Une oasis à l’avant garde du désert, peuplée d’hommes à la peau sombre et aux traits marqués, enrubannés, humbles, le coeur sur la main. Une ville en équilibre entre l’Europe et l’Asie, mélangeant avec succès une multitude d’origines et de religions.

 

 

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L’entrée de Port Said

Mais ce matin, à la place des pointes des minarets et des dattiers, ce sont les longues cheminées des raffineries qui se profilent dans le soleil orange. La côte est envahie d’usines. Port Saïd nous réserve la même surprise. On entre au moteur dans le canal mythique qui traverse la ville puis le désert, juste pour découvrir ses eaux grises-verdâtres, sans cesse remuées par les cargos et bateaux-pilotes, tailladées en long et en large par les transbordeurs qui vomissent des amas de gens et de véhicules sur chaque rives, laissant derrière eux des traces de diesel multicolore.
Ainsi sont séparés l’Europe et l’Asie.

 

 

 

La ville elle même abrite un enchevêtrement de styles architecturaux, qui forment une sorte de chaos visuel, auquel se mêle le bruit des moteurs, des klaxons et de la foule. Les multiples panneaux accrochés aux façades et écrits en arabe renforcent encore l’aspect éclectique de l’ensemble.

 

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Le bordel à l’egyptienne

 

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Un café pateux peut-être ?

 

Le routes ont été goudronnées mais bien vite recouvertes de sable et de poussière, les trottoirs sont remplis de bric-à-brac, et les gens marchent aussi bien sur les côtés qu’au milieu de la route, ce qui engendre bien sûr encore plus de klaxons et de bruits.
J’ai adoré cette ambiance. Chaque bout de rue recèle des tonnes de détails, d’odeurs, une ambiance particulière, à l’opposé du propre et bien rangé de nos villes. Des étales de poissons, de vêtements, les vieux cafés, les chants enivrants des muezzins, les rues désertes remplies de sable, les couleurs et le bruit.
Sauf qu’on est resté bloqués 5 jours.

 

Le bateau fût parqué dans un semblant de port, plutôt une enclave sur le côté du canal, exposé à tout les remous des va-et-vients des transbordeurs et des tankers. En attendant l’autorisation de passer le canal, impossible d’aller plus loin. Et tout à coup, être forcé de vivre dans ce trop-plein de tout ne fût plus rigolo du tout. Le pire fût probablement l’incertitude qui chaque jour nous poussai à espérer l’obtention du précieux sésame, et la déception le soir venu quand les nouvelles arrivaient : « ce n’est pas possible aujourd’hui, mais peut-être demain »

 

 

 

 

 

 

Le Canal de Suez

 

 

 

La traversée dure 2 jours, et le premier jour un pilote nous accompagne à bord car le canal est trop étroit pour laisser passer correctement deux bateaux.

 

 

 

Le canal est une immense tranchée de quelques mètres de large dans le désert. A gauche un banc de sable, à droite un autre banc tout aussi sablonneux, si bien qu’on a l’impression de naviguer dans les dunes.

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Le canal de suez

 

De temps en temps d’immenses cargo forcent le passage, et il faut se ranger sur le côté. Quelques pêcheurs dont on ne sait pas si ils sont téméraires ou désespérés tentent de grappiller les quelques poissons qui ont échappés au dragage quotidien et à la bonne dose d’essence dans l’eau.
Après un arrêt pour la nuit dans la tumultueuse Kelibia, où on à l’incroyable chance d’être amarrés juste devant la célébration d’un mariage égyptien (sans alcool cependant, ambiance étrange), on fini la traversée en début d’après-midi. A nous la mer rouge !

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1 commentaire sur “A travers le canal

Davy dit :

Excellent!!! ça donne envie de repartir voyager !!

Répondre à Davy Annuler la réponse.

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