Massawa - Le 24/11/2014

– Il y a des lieux comme ça qui vous happent, vous entourent de malchance et dont il est difficile de s’échapper. Massawa, en Eryhtrée, est le parfait exemple. Elle a capturé le bateau dans ses filets, à court de carburant, d’eau et de nourriture, et nous a fait vivre l’un des pires moment du voyage. –

 

La chaleur dans la cabine est insupportable. Même sans efforts, la sueur roule sur ma peau maintenant couverte de boutons d’humidité. Je me lève lentement, étourdi, et me traine vers l’escalier à travers l’espace central du bateau. L’anglais est sur le pont, le capitaine et le Gallois dorment dans leurs cabines.

Sur le chemin, j’aperçois le thermomètre : 48°C. Je frotte mes yeux engourdi. Les chiffres ne changent pas.

 

Dans un râle, je me hisse vers l’extérieur, avec l’espoir d’une brise fraiche ou d’un nuage zélé qui nous inonderai d’un peu d’ombre. Tout ce que je trouve c’est le corps desséché de l’anglais, écrasé sous son livre. Si il ne ronflait pas, j’aurai pu croire qu’il avait succombé à la chaleur et l’absence de bières des dernières semaines.

 

Une odeur de poussière chaude envahit mes narines tandis que je tourne la tête vers la terre. Autour de nous, sous un ciel de plomb, s’étale Massawa. Nous sommes arrivés là hier soir, après une épuisante semaine de mer, forcés de rationner la bouffe, l’eau et l’essence.

 

 

Un vieux port commercial occupe tout le bord de mer. Quelques cargos rouillés semblent amarrés depuis une éternité, et la pointe des mâts d’anciens bateaux de pêche émergent de l’eau en plein milieu du port. La ville est séparée du reste par un grand mur jaunâtre qui ne suffit pas à cacher le triste état des bâtiments : La plupart ont été détruits par les anglais pendant la seconde guerre mondiale, mais jamais rénovés.
L’Erythrée à obtenue son indépendance il y a quelques dizaines d’années, et s’est enfermée depuis dans une dictature dont Kim jong Un serai fier. Les différents médias ont été contrôlés puis interdits et une seule religion est autorisée, les pratiquants des autres cultes ayant été soigneusement emprisonnés, déportés ou tués (choisir le plus simple). Il fait beaucoup trop chaud pour penser aux droits de l’homme de toute façon.

 

 

Le plan était de faire une courte pause pour faire le plein de nourriture, eau et diesel, et récupérer un suédois arrivant à la capitale. Mais pas question de rester trop longtemps donc. Nous avions trop souvent entendu les histoires de touristes emprisonnés ici.

 

L’Anglais à moitié réveillé saute lourdement sur le quai. Je lui emboite le pas et nous nous dirigeons vers l’entrée de la ville. L’unique porte menant à l’intérieur est composée d’une grille surmontée d’un arc de cercle bleu et blanc, et gardée par deux jeunes militaires peu loquaces.

Ils contrôlent nos visas, échangent quelques regards, puis reprennent leur pose. Nous devinons que tout est en règles, et passons la porte.

 

Nous faisons alors face à une grande place déserte, bordée par un imposant bâtiment en ruine. Des maisons abandonnées forment l’autre côté de la place, tandis que la route principale se perd au loin dans un nuage de chaleur.

La porte.

 

Pas un chat.

 

Perplexes, nous commençons à traverser la place, accablés de chaleur.

 

 

Soudain un gamin surgit des ruines et nous interpelle :

– « Hey mister ! besoin d’un guide ? », lance t’il.

– « Viens mister », continue t’il, en nous montrant une ruelle de l’autre côté de la place.

– « Dollars ? Dollars black market ! »

– « Water, diesel, supermarket, pas problème ! »

 

En une seconde, Samy avait répondu à toutes nos attentes.

 

Bien plus : il nous fît visiter les quelques ruelles qui composaient la ville. Et alors que celles-ci étaient désertes pour nous, elles se remplirent rapidement à l’approche du gamin. Toutes sortes de gens saluaient désormais notre passage, nous dévisageant les yeux remplis d’étonnement, de rire ou de malice, la bouche invariablement fendue d’un grand sourire. Quel contraste avec tout ce qu’on avait pu lire !
Il nous suffit d’une journée pour faire le plein de tout : nourriture, eau, diesel et joie de vivre, entouré de gens ouverts et conscient de la réalité du pays qui les emprisonnaient.

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Des rues vides, grouillantes de vie.

 

Le soir venu, nous récupérons le suédois, un grand gaillard blanc et blond, et prenons le chemin de la porte pour retourner au bateau, content de cette journée pleine de surprise.

 

Les deux jeunes militaires sont toujours de garde. Ils semblent très intéressé par le grand blond : Le visa du suédois ne semble pas du tout à leur goût, et ils refusent vigoureusement de le laisser sortir. Après quelques minutes, nous nous rendons à l’évidence : ce soir le suédois ne dormira pas sur le bateau.

 

Dépités, nous décidons de rejoindre Samy au bar, pour finir la soirée.

La (mauvaise) bière coule à flot, si bien qu’en quelques heures nous vidons toutes les réserves de l’établissement.

Qu’à cela ne tienne, Samy a plus d’un tour dans son sac : trois charmantes demoiselles apparaissent pour nous tenir compagnie et la soirée se termine agréablement. Le suédois semblant avoir trouvé un toit pour la nuit, nous remercions les travailleuses, et retournons au bateau.

 

Demain matin, nous avons rendez-vous à l’immigration pour signer les papiers de sortie, et tout sera réglé !

Ange et démon voleur de pantalon

 

 

La chaleur me réveille tôt. L’anglais somnole comme d’habitude, le thermomètre n’a pas bougé et le capitaine est toujours mourant dans sa cabine. Par contre, aucune trace du Gallois.

 

– « Est-ce que quelqu’un a vu le Gallois ? », demande le capitaine.

– « Comment ? tu ne sais pas où il est ?? » s’écrit l’anglais, « il était avec toi sur le bateau »

Le capitaine fait signe que non.

– «  Oh shit, il a du se barrer ! Il avait l’air vraiment en vrac hier, et parlait de rentrer au pays… »

– «  Alors on est vraiment mal, il va falloir justifier d’un évadé à l’immigration ! » répondit t’il.

 

C’est donc avec la peur au ventre que l’on arrive ce matin là aux bureaux de l’immigration. Après quelques minutes d’attente, on nous appelle à l’étage : le chef lui même demande à nous voir.

 

Il nous installe en ligne face au bureau, fait sortir le personnel, et commence à nous dévisager. Ses pas résonnent d’un son sourd alors qu’il nous examine tour à tour. Son uniforme vert est brodé de multiples rubans représentant son grade et ses épaulettes métalliques et plates contrastent avec l’arrondi de son crâne chauve. On dirait Forest Whitaker avec son oeil à moitié fermé. Son visage inspire la même sensation : Une part de compassion sereine et apaisante dans laquelle on voudrai croire, et une autre de peur mêlée de folie faisant craindre les pires abus de pouvoir.

Voilà. Comme ça.

Voilà. Comme ça.

 

– «  Vous avez commis une faute grave ! », commence-t’il, en appuyant sa phrase d’un sourcil levé. Son regard est tellement intense que je ne peux détourner mes yeux.

 

– «  Votre homme a fui dans le pays, ce n’est pas dans les règles !  vous êtes en situation illégale »

 

Je commence à désespérer. On est foutu. Jamais on ne pourra quitter le pays dans ces conditions. Être en situation illégale ici signifie qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent de nous.  Je repense aux touristes tués. Un coup d’oeil aux autres ne fait qu’amplifier mes craintes : Le capitaine n’a jamais été aussi blanc, les mains de l’anglais tremblent et le suédois est incapable de bouger.

 

Le capitaine tente d’argumenter.

– «  Le Gallois est parti sans nous avertir, nous ne sommes pas responsable ! »

 

Mais le chef écoute à peine.

 

Une pause interminable s’ensuit.

Voilà ce que j'ai en tête à ce moment là.

Voilà ce que j’ai en tête à ce moment là.

 

Puis la porte s’ouvre. Une secrétaire entre et échange quelques mots avec le chef.
Par l’entrebâillement de la porte j’aperçoit un blanc. Le Gallois !

 

Le chef nous dévisage encore quelques minutes. Cette fois son deuxième oeil est ouvert.
Puis il s’excuse et nous invite à quitter son bureau pour procéder aux papiers.

 

On est libres !
On apprendra plus tard que le Gallois a tenté de partir en avion depuis la capitale, mais a été rattrapé par l’armée en chemin. Bref. Tant mieux pour nous.

 

Nous filons tout guilleret vers le bateau, prêt à reprendre la mer.

 

Les gamins gardant la porte nous attendent, impassibles. Mais cette fois-ci nous ne leur laissons pas le temps de refuser. Nous passons la porte directement, sûr de nos visas, et revenons au bateau, soulagés.

 

Je nettoie le pont au jet d’eau tandis que le capitaine vérifie les instruments quand un déclic se fait entendre derrière nous. Le gamin de la porte, qui s’était approché du bateau, commence à brailler :

 

– « Go back to the gate ! »

 

L’anglais, alerté par le bruit sort de la cabine. Je peux voir son expression changer instantanément, tandis qu’il aperçoit le gamin. Je tourne lentement pour comprendre ce qu’il se passe.
Sur le quai, le garçon nous dévisage, armé de la même expression impassible et d’une mitraillette automatique. Un second déclic se produit tandis qu’il charge l’arme et nous met en joue.

 

Une seconde de 60 minutes s’écoule durant laquelle je suis incapable de bouger. Le silence règne, troublé uniquement par l’eau coulant du tuyau. Toutes sortes de choses défilent alors dans ma tête, mais absolument rien d’utile n’en sort. Que se passe t’il si son doigt presse la détente, même par erreur ? La rafale nous faucherai tous en un rien de temps. Et si je fais un geste trop brusque ? Comment va t’il le prendre ? A quoi pense t’il ?

 

 

Je crois que j’étais encore plus effrayé par le gamin de 15 ans que par l’arme. Qui sait ce que cela représentait pour lui ? dans quel conditions avait t’il été « élevé » ? C’était peut être juste un jeu. Un jeu avec nos vies.

 

En levant les mains, le suédois interrompt brusquement mes réflexions. Il rejoint les gamins sur le quai. Le second gamin le pousse alors vers le centre de la place déserte, et le force à se mettre à genoux à grands coups de matraque. Nous suivons la scène, interloqués, impuissants.

 

Le premier gamin met de nouveau le suédois en joue. J’ai envie de courir au milieu de la place, leur expliquer que c’est ridicule, que ça n’a pas à finir comme ça, que l’on peut retourner à la porte. Mes jambes disent non.

 

Le gamin vise de nouveau, tandis que le second s’écarte.

 

Je ne sais pas comment le suédois a fait. A ce moment exact, il s’est levé. Puis il a commencé à marcher calmement vers la ville, sans regarder les deux jeunes. Ceux-ci, surpris, n’ont pas eu le temps de réagir et le suédois à pu rejoindre la porte sans encombres. incroyable.

 

Travelling compensé. J’atterri de nouveau dans mon corps. Nous nous dépêchons de rejoindre l’autre côté de la porte pour ne pas subir le même sort. Le suédois nous apprend alors qu’il a déjà été dans cette situation. Il espérait juste ne pas finir avec des os cassés.

 

Il nous faudra retourner à l’immigration le lendemain matin et se faire escorter par le chef pour passer cette porte sans y laisser notre peau. La bonne chose c’est que nous étions par la suite vraiment heureux de partir pour 10 jours de mer, loin de cet enfer.

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1 commentaire sur “Bienvenue à Massawa

Sam dit :

Putain, tu me cloues !

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